Les Ombres de Mainhattan

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  • Prologue

     

     

                Le bip incessant des moniteurs de contrôle me fatiguait. Et il faut croire qu’elle aussi en avait assez d’entendre les battements de son cœur retranscrits de cette façon. Régulière… Aiguë… Numérique…

                Insupportable !

                Toutefois, rien dans sa situation ne s’était amélioré. C’était même tout le contraire. Certes, on avait évité le département des soins palliatifs. Mais était-il vraiment plus « agréable » de mourir chez soi ?

    • Ça va aller, me dit-elle en prenant ma main.

                Les doigts crispés, je ne répondis rien. Qu’y avait-il à dire ? Elle s’inquiétait pour moi alors que c’était elle qui allait mourir. Sans cesse, elle me répétait que ça irait, que je m’en remettrai. Après tout, j’étais jeune, j’avais la vie devant moi. Je parviendrai un jour à me remettre de son décès.

                Mais qu’en savait-elle au juste ?

                Ou bien disait-elle cela uniquement pour se rassurer elle-même ? Dans le doute, je serrai sa main en retour et brisai enfin le silence que j’avais laissé s’installer :

    • Ça va aller…

                Un mensonge. Je le savais, elle aussi. Mais puisqu’elle en avait besoin, je me devais de le lui offrir.

                Elle sourit.

                En retour, j’étirai mes lèvres en un rictus réconfortant. Mais mes yeux furent incapables de suivre le mouvement. Et quelques larmes perlèrent.

    • J’ai soif…

                Je lui souris encore avant de saisir son verre d’eau, sur la table de chevet. Il était vide. Je me levai donc et pris la direction de la cuisine afin de le remplir à nouveau. Ce faisant, je me fustigeai, maudissant les Dieux, les Pierreux et leurs règles à deux balles.

                Pourquoi les premiers nous avaient-ils abandonnés ? Où étaient-ils passés ? Et pourquoi les seconds avaient-ils décrété que nous devions rester dans l’ombre ? De quel droit nous interdisaient-ils de nous révéler au monde ?

                Et moi, pauvre imbécile… Pourquoi me bornais-je à les écouter, à respecter ces règles idiotes ? À quel moment la transformation avait-elle eu lieu ? Celle qui avait fait de moi un toutou bien dressé, trop bien dressé. Si bien dressé qu’il était prêt à laisser mourir celle qu’il aimait pour ne pas révéler sa véritable nature…

                Avec mes dons, j’aurais pu changer le destin de Willow. J’aurais pu lui permettre de battre ce maudit cancer. J’aurais pu faire en sorte que la vie ne me l’arrache pas aussi tôt.

                Enfant du Destin aux mains liées. Voilà ce que j’étais.

                Oh, bien sûr, j’aurais très bien pu moduler son destin de façon à ce qu’elle oublie ce que je lui avais fait. Mais je m’y refusais. Je refusais de laisser s’échapper de son esprit la plus petite partie de moi. Si elle devait voir mes yeux virer à l’orange, je voulais qu’elle s’en souvienne. J’aurais voulu que ce soit son choix, de m’accepter comme j’étais.

                Hélas, j’étais incapable de voir le futur. Et quand bien même elle venait à connaître ma nature, y croirait-elle ? Ou bien prendrait-elle cela pour une hallucination due à sa maladie ? Et si je la guérissais, saurait-elle réellement ce que j’avais fait pour elle ou croirait-elle à un miracle ?

                Trop de questions, et une seule réponse : je n’avais pas le droit de toucher aux fils de son destin.

                Si j’avais été optimiste, je me serais dit que les Pierreux n’en sauraient rien. Quant aux Démons… se souciaient-ils vraiment de ce que nous faisions ? J’en doutai.

                Cependant, je restai là, mon verre d’eau dans la main, à ne savoir que faire.

                J’entendis un râle provenir de la chambre. Sans prendre le temps de vérifier que j’avais bien éteint le robinet d’eau, je m’y précipitai.

    • Willow, est-ce que ça va ?
    • Je… oui.

                Faiblement, elle tendit la main vers moi. Je m’installai alors près d’elle et l’aidai à boire.

    • Merci, fit-elle après quelques gorgées.

                Ses sourcils étaient froncés, son front plissé. Elle avait mal. Je fouillai donc dans le tiroir de la table de chevet et lui proposai un cachet de morphine. Elle l’accepta.

                L’opiacé ne mit pas longtemps à faire effet. Et son visage se détendit.

                Sa main toujours posée sur la mienne pour tenir le verre vide, elle commença à parler. C’était comme cela à chaque fois qu’elle prenait de la morphine. Elle faisait une liste des choses à faire. Comme si se projeter l’aider à tenir.

    • Il faut préparer le repas. Il faut manger… boire. Il faut sortir les poubelles. Il faut prévenir le voisin. Il faut dormir… Il faut mourir. Il faut faire une lessive… Il faut aller… chercher le courrier…

                Déjà, sa voix s’amenuisait tandis qu’elle plongeait doucement dans le sommeil. Moi, je n’avais retenu que trois mots. Trois petits mots issus de son délire ou, au contraire, d’une conscience trop aiguë de ce qu’il se passait.

                Il faut mourir.

                Était-elle seulement consciente de les avoir prononcés ? Savait-elle le mal qu’elle me faisait en disant cela ?

                Et moi alors ? Avais-je seulement idée de la douleur que lui infligeait ce maudit cancer ? Étais-je capable d’appréhender le principe de fin de vie ? Moi qui étais un être immortel ?

     

                Souvent, les Humains disent que la nuit aide à réfléchir. Ils n’ont pas complètement tort, car c’est ce que je fis cette nuit-là. Et au matin, ma décision était prise. Tant pis pour les risques. Des risques que je prendrais, moi. Mais peu m’importait. Il me fallait la sauver, quoi qu’il en coûte.

                Hélas, les Enfants du Destin ne sont pas les seuls à réfléchir à la nuit tombée. Et Willow en avait fait autant.

    • Avant de… te laisser, il y a une dernière chose que je voudrais faire avec toi.
    • Je t’écoute, dis-je avec un sourire pincé.
    • Je voudrais revoir Mainhattan…

                Tandis qu’elle marquait une pause pour reprendre son souffle, je cherchai à comprendre… N’habitions-nous pas déjà cette ville ? Délirait-elle encore ? Comme la veille ? Avait-elle pris de la morphine sans m’en avertir ?

    • Je voudrais la revoir… d’en haut…

                Je plissai les yeux. Pas longtemps. Car je compris alors où elle voulait en venir. Où elle voulait aller.

    • La Main Tower ?

                Elle acquiesça.

                Ainsi, nous en étions là. Elle se sentait à ce point proche de la fin qu’elle voulait retourner sur le lieu de notre rencontre. Ce lieu où ma vie avait basculé. Ce lieu où j’avais compris que tout pouvait changer, que je pouvais aimer… une Humaine.

                Je lui souris alors. Cette fois, plus franchement.

    • Nous irons ce soir, ça te va ?
    • Ce sera parfait.

                Je l’embrassai, pressant ma bouche contre ses lèvres sèches. Comme un second souffle, elle me rendit mon baiser puis passa sa main dans mes cheveux, sur mon visage. Elle était si douce. Malgré le destin funeste qu’elle redoutait, je pouvais lire encore tant de vie dans son regard !

     

                Nous passâmes la journée au lit, à nous caresser, gorgeant nos yeux de la moindre parcelle du corps de l’autre. Imprimant sur nos paumes, sous nos doigts, les plus petits détails de nos anatomies. Mais tandis qu’elle pensait que tout ceci était un au revoir, je savais qu’il n’en serait rien. Car le soir venu, sur la Main Tower, j’avais la ferme intention de lui révéler qui j’étais réellement. Je voulais lui montrer mon pouvoir et, surtout, l’utiliser afin qu’elle vive… Peu m’importait que les Pierreux et les Démons me condamnent pour cela. Elle vivrait !

                Aux alentours de dix-huit heures, nous quittâmes donc l’appartement. Dehors, l’air frais annonçait le début de l’automne. Willow frissonna. Je lui passai alors mon manteau par-dessus le sien. Je n’en avais pas besoin. Elle me remercia, puis nous nous engouffrâmes dans la première bouche de métro.

                Nous descendîmes quelques stations plus tard. Je dus aider Willow car elle trébucha plusieurs fois sur les escaliers. Maudits escalators qui ne fonctionnaient jamais !

                Au bas de la Main Tower, elle leva la tête.

    • On se sent si petit…
    • Bientôt, c’est tout ceci qui te semblera tout petit.

                D’un geste, je désignai les autres buildings. Puis je la pris par la main et lui demandai :

    • On y va ?

                Elle hocha la tête.

                Nous pénétrâmes alors dans le hall d’entrée. Afin que personne ne nous dérange, j’avais appelé un peu plus tôt pour savoir si nous pouvions bénéficier d’un privilège. Monter rien qu’à deux. J’avais dû faire des pieds et des mains, appeler la mairie et j’en passe, mais j’avais eu gain de cause.

                Ainsi, après avoir payé nos billets et passé les portiques de sécurité, nous montâmes dans l’ascenseur.

                En moins de deux minutes, nous fûmes en haut de la plus haute tour de la ville. Le type de la sécurité nous laissa accéder à la passerelle sans lui pour nous donner plus d’intimité. Je l’en remerciai d’un sourire et lui offris quelques billets.

                Une fois sur la plateforme, j’observai Willow.

                Elle avait revêtu cette petite robe dans laquelle elle était lorsque je l’avais connue. Et, malgré le froid, elle avait ôté les deux manteaux pour me la montrer. Je le savais, bien sûr. D’ailleurs, n’avais-je pas moi aussi enfilé les mêmes habits ?

                Elle souriait. Elle me souriait.

                Je m’approchai alors pour la prendre dans mes bras.

    • Je t’aime, lui chuchotai-je dans le creux de l’oreille.
    • Moi aussi, je t’aime, répondit-elle dans un sourire. Et je te remercie de m’avoir permis de venir ici ce soir… J’espère… j’espère que tu ne m’en voudras pas…

                Je me redressai.

    • Comment ça ?

                Oui, comment se faisait-il qu’elle venait de prononcer les mots exacts que je m’apprêtais à dire ? Mais cette fois, elle ne répondit pas. Au lieu de cela, elle m’embrassa passionnément, comme elle seule savait le faire. Et, comme à chaque fois, je m’oubliai sous son baiser.

                Puis, lentement, elle se détacha de moi pour rejoindre la barrière. Les yeux émerveillés, elle embrassait maintenant la vue.

    • Tu avais raison, dit-elle. Maintenant, ce sont les buildings qui me paraissent petits.

                Tandis que je la rejoignais, j’activai mon pouvoir. Depuis combien de temps ne l’avais-je pas fait ? Un an ? Dix ? Plus encore ? Pourtant, ce fut comme si je l’avais fait la veille. Je sentis mes yeux percer la Destinée et distinguai les fils. Ses fils à elle. Il n’en restait plus beaucoup, car le cancer les avait rongés. À moi de réparer cela !

                Je me concentrai. Un à un, je pinçai les fils de sa maladie. Je les réparai. Je les tissai à de nouveaux fils. Déjà, je sentais la vigueur revenir en elle. Bientôt, son agonie ne serait plus car je l’aurais vaincue. Bientôt, nous pourrions reprendre nos vies là où nous les avions laissées lorsque les médecins nous en avaient privées. Bientôt…

    • Je t’aime, adieu…

                Ses yeux s’écarquillèrent en voyant les miens. C’est du moins ce que je crus pendant une fraction de seconde. Quelques éternelles millisecondes qui m’empêchèrent d’agir. Car à trop vouloir la sauver de sa maladie, je n’avais pas prêté attention à ce qu’elle faisait. Ce qu’il se passait. Ce pourquoi elle espérait que je la pardonne…

    • WILLOW !!!

                Mon cri se perdit dans la nuit. Tandis qu’elle chutait, je cessai de respirer. Tout comme mon souffle, mon cœur était aux abonnés absents dans ma poitrine. Seul mon cerveau tournait à plein régime, activant mon pouvoir pour chercher une solution. Tisser les fils, encore et toujours. Mettant toute ma force dans ce dernier espoir. L’espoir idiot qu’elle puisse survivre à une chute de plus de deux cents mètres.

                Mais tout ce que je pus faire, fut de lui éviter d’entrer en collision avec les parois vitrées de la tour. Car aussi puissants que fussent mes dons, je fus incapable de la sauver. Et alors que mon esprit s’imaginait entendre son corps s’écraser sur le sol, je pris mon élan pour la rejoindre.

     

     

     

     

    Chronique d’une Immortelle

     

    Lieux et dates de passage du Cavalier :

     

    Hallstatt : 15 mars 2017

    Le Caire : 26 mars 2017

    Shanghai : 20 mai 2017

    Sidney : 6 juin 2017

    Johannesburg : 22 juillet 2017

    Montréal : 5 août 2017

    Washington : 16 septembre 2017

    Rio de Janeiro : 23 octobre 2017

    Paris : 9 novembre 2017

    Moscou : 2 décembre 2017

    Mainhattan : 18 janvier 2018

     

    Depuis, plus rien.

     

    Notes :

    Le Cavalier a fait son apparition dans le berceau Celte.

    Il a terminé son tour du monde en Allemagne, dans la ville la plus moderne qui soit.

    Hasard ? Je ne pense pas…

    Il parlait une langue qui n’existe plus aujourd’hui mais que, pourtant, chaque Humain et chaque Créature a comprise. La langue des Dieux et des Immortels.

    Il portait un costume sombre et sa monture était tout aussi ténébreuse.

    Il a parcouru le monde en prêchant.

    Il a dévoilé au monde l’existence des Créatures.

    Il les a encouragées à sortir de l’Ombre.

    Il ne craignait ni les balles, ni le feu. Aucune arme humaine n’a pu en venir à bout. Et aucune Créature, mortelle ou immortelle, ne s’est dressée contre lui.

    Tout porte à croire que c’est un Immortel. Eux seuls sont assez puissants pour résister aux assauts subis.

     

     

    Chapitre 1

    Pour vivre heureux, vivons cachés

     

     

                Je vais me tuer ! Je vous jure, un jour j’aurai ma peau. Ma propre peau ! Non mais dîtes-moi qui garde son travail au chaud au lieu de l’envoyer à son boss ? Qui ferait ça alors qu’il rame pour payer son loyer ?! Des fois – non, en fait souvent ! – je me demande comment Karl fait pour me supporter. Il est toujours obligé de me relancer pour que je lui envoie mes traductions. Comme aujourd’hui. Je suis une last-minute. Je le sais, il le sait, tout le monde le sait ! D’ailleurs, je suis sûre qu’il fait son planning en fonction de mon retard planifié !

                Sauf que cette fois, ce n’est pas que je suis à la bourre pour faire le boulot. Non, il est déjà fait mon taf ! C’est juste que j’ai oublié de le lui envoyer !! Non mais quelle idiote !

                Ni une, ni deux, j’allume mon PC. Le temps que l’ordi se réveille, j’éteins la télé. Tant pis pour l’épisode que j’étais en train de regarder, il y aura toujours le replay. Je m’installe ensuite devant mon outil de travail, ouvre ma messagerie et commence à rédiger quelques excuses à Karl. Tant pis si je répète ce que je viens de lui dire au téléphone. Surtout, avant d’expédier l’e-mail, ne pas oublier de joindre ma traduction. Puis je clique sur « envoyer ». Voilà, une bonne chose de fait.

                J’avise ensuite ma tenue. Je suis toujours en chemise de nuit. Et il est treize heures passées. Oui, ça fait au moins cinq heures que je végète devant ma télévision… et alors ? Pour une fois que j’avais de l’avance… enfin pas trop de retard… – enfin c’est ce que je croyais –, je n’allais quand même pas faire des heures supplémentaires ! Il ne manquerait plus que je prenne de l’avance tiens !

                Bon, de toute façon, je ne vois pas pourquoi je me justifie. Je vis seule, n’attends personne et je n’ai pas d’ami assez proche pour craindre une visite à l’improviste. Remarquez que si l’ami en question était si proche, ça ne le dérangerait sans doute pas de me voir en petite tenue. Mais passons… Où en étais-je ?

                Ah oui, ma tenue. Il faut que je m’habille. Je n’ai plus de bière dans le frigo, pas grand-chose à manger et étant donné que je m’y suis prise à la dernière minute pour passer commande, mes courses sont loin d’arriver. Au mieux, je les aurai demain. Mais en attendant, il faut que je me remue un peu si je ne veux pas jeûner pendant toute une journée. Je l’ai déjà fait et ce n’est pas trop mon truc. Alors même si je déteste sortir de chez moi, il va falloir que je fasse un tour à l’épicerie du coin.

                Mais avant de m’occuper de ma tenue, il faudrait peut-être aussi que je passe sous la douche. D’un mouvement, j’ôte ma chemise de nuit et la jette négligemment sur mon lit. Une fois dans la salle de bains, j’enlève ma culotte et la mets dans la corbeille de linge sale. Note à moi-même : à l’occasion, je pourrais faire une machine. Je me place ensuite sous le jet d’eau chaude. J’y reste un moment avant de ressortir. Un rapide coup d’œil à la glace pendant que je me brosse les dents pour vérifier mon allure. Je suis toujours aussi peu Humaine. Bon, vous me direz, ce n’est pas si grave : une fois habillée et concentrée, on n’y verra que du feu.

                Je retourne dans ce qui me sert à la fois de chambre, de salon et de bureau, ouvre mon placard et prends quelques vêtements au hasard. De toute façon, vu ce que j’ai, ça ne changerait pas grand-chose que je reste des heures à délibérer si je prends le haut rouge ou celui bordeaux, si j’enfile un jean ou… un jean. Bref, vous avez compris.

                Lorsque j’ai fini de me préparer – je ne sais pas comment font les filles qui se maquillent ! – je retourne devant ma glace. Je suis propre, habillée, j’ai même enfilé ma longue veste en cuir et mis mon sac en bandoulière. Mais je n’ai toujours pas l’air d’être Humaine. Je me concentre donc sur chacune des parcelles de mon corps qui me différencie tant des canons de la société.

                Couleur des veines : OK.

                Couleur de la peau qui les recouvre : OK.

                Des pieds qui ne s’enracinent pas dans le sol : OK.

                Dernière étape – que je ne peux pas faire avant du coup – je me chausse.

                Et je quitte l’appartement.

     

                Je marche dans la rue, les yeux braqués sur le bitume. Tant que je ne verrai pas le moindre brin d’herbe, la moindre motte de terre, tout se passera bien. Et vu l’attention portée à la propreté et à la netteté dans cette ville, je n’ai pas grand-chose à craindre. Je connais mon trajet, et il ne passe devant aucun arbre. Quant aux habitants du quartier, ils ne sont pas du genre à mettre des fleurs à leur balcon, alors tout va bien.

                Oui, je l’avoue, c’est précisément pour son manque de verdure que j’ai choisi Mainhattan et plus précisément ce quartier-ci. Ainsi, mon pouvoir n’est pas trop tenté de sortir de moi et moi, je peux faire semblant d’être Humaine. C’est tout ce que je demande ! Pas à cause des contrôles mis en place depuis que le Cavalier nous a tous mis dans le pétrin. Simplement parce que je veux être considérée comme normale et non pas comme une bête de foire. Parce qu’il ne faut pas se leurrer : il n’y a pas plus raciste qu’un Humain ! Surtout depuis qu’ils ont découvert que les races existaient vraiment… Et je ne parle pas de couleur de peau hein ! Enfin pas vraiment… Non, je parle de réelles différences. De Créatures : Veilleurs, Démons, Faes, Métamorphes et j’en passe ! Alors bien sûr, des Créatures comme les Veilleurs ou les Démons, ils s’en fichent pas mal de subir quelques accès de racisme. Ils sont immortels, ils en ont vu d’autres et ne sont clairement pas au bout de leur peine. Mais moi qui ne dispose que de quelques décennies, je n’ai pas envie de me faire regarder de travers – ou d’être crainte – sous prétexte que j’ai certaines… aptitudes.

                Vous l’aurez compris, j’aime bien philosopher quand je marche. Ça occupe ! Et ça me permet d’atteindre la petite épicerie sans voir le temps passer.

    • Bonjour ! me lance la caissière.

    Elle est toujours joviale, peu importe que le jour soit effectivement bon ou pas. Je lui réponds cordialement et me dirige droit vers le rayon bières. Un pack devrait me suffire en attendant l’arrivée de ma commande en ligne. Et puis de toute façon, j’ai peut-être des pouvoirs, mais je n’ai que deux bras… Je passe ensuite au rayon des surgelés pour y piocher quelques plats préparés. Puis direction la sandwicherie où je fais une razzia sur les wraps. Quelques sucreries pour compléter tout ça et je retourne voir Madame Joyeuse.

                Tout sourire, l’hôtesse scanne chacune des preuves de mon alimentation équilibrée. Au moment de payer, je montre ma carte et elle me tend le terminal. Lecture carte impossible. Je frotte et je recommence. Lecture carte impossible. Aïe… Je fouille dans mon portefeuille, en sors quelques billets et les lui donne.

    • Bonne journée !

                Encore… Parfois, je me demande s’ils sont payés pour nous faire croire à ces bêtises. Évidemment, je ne lui pose pas la question à elle. Au lieu de ça, je prends mon butin et m’en retourne à mon appartement. Et devinez ce que je fais en marchant ? Je philosophe bien sûr ! Mais cette fois, sur la probable absence de provision sur mon compte bancaire.

                Parce que vivre à Mainhattan, c’est bien, mais c’est cher ! Surtout quand, comme moi, on prend le parti de ne jamais sortir acheter le moindre truc… Car tout commander par internet, ça vous facilite la vie, mais ça vous met aussi très souvent en contact avec votre banquier, si vous voyez ce que je veux dire ! Quoi qu’il en soit, tout ça, c’est seulement valable pour ceux qui ont une tête. Ce qui n’est pas mon cas. Moi, j’oublie à peu près tout ce qui est utile : travailler, envoyer mon boulot et recharger le frigo. Bon après, cette sortie a eu du bon d’un côté. Sans elle, je ne me serais sans doute pas rendu compte que j’étais à sec. Oui parce que pas la peine d’aller vérifier, je sais que je suis sans le sou. Et si la banque n’a pas appelé, c’est parce qu’elle a l’habitude. Sauf que normalement, après avoir envoyé une traduction, Karl m’en donne toujours une autre. Mais pas cette fois. Cette fois, lui aussi est à sec. Et comme ce n’est pas la première fois, je crois que je n’ai plus le choix… Il va falloir que je complète ailleurs. Mais où ? Comment ? Je n’ai pas envie de sortir de chez moi, mais je n’ai aucune envie non plus de passer ma vie au téléphone. Ils ont inventé les portables, ce n’est pas pour rester accroché au combiné. Bon, OK, on ne peut pas dire que je sois très mobile, mais ce n’est pas la question que je sache !

    • Wouaf !

                Un chien, il ne manquait plus que ça ! Non mais qui achète un chien dans une ville où il faut passer sa vie à ramasser les déjections si on ne veut pas prendre d’amende ?

                Je lève la tête sur l’animal. Je ne m’y connais pas trop, mais étant donné qu’il ne ressemble à rien, je dirais que c’est un beau bâtard !

                Je remonte le long de sa laisse et découvre un gamin boutonneux, rouge de honte. D’ailleurs, le voilà qui bafouille des excuses :

    • Désolée madame… c’est pas le mien je… je fais que le promener.

                Je souris au gosse, hausse les épaules et passe mon chemin. De toute façon, je suis arrivée.

                Comme d’habitude, je ne passe pas par l’entrée principale, bordée d’arbres – les seuls du quartier. Certains diraient que je suis un peu idiote d’avoir choisi le quartier le moins vert de Mainhattan mais, paradoxalement, la seule résidence bordée d’arbres ! Eh bien je leur répondrais que d’une, ce ne sont pas leurs affaires, et que de deux, je passe toujours par l’arrière-cour.

                Je gravis l’escalier en fer. Trois étages, ce n’est pas rien quand on n’a pas l’habitude de les monter !

                Une fois à l’intérieur, je range mes courses, mets même deux bières au congel’ histoire qu’elles soient fraîches plus vite et me déballe un wrap. Bon appétit à moi !

                Mais alors que je mords dans la galette garnie, l’idée me vient. Pourquoi ne ferais-je pas comme ce gosse dans la rue ? Après tout, si les gens sont assez riches et assez bêtes pour s’acheter des chiens dans cette ville, je devrais pouvoir supporter de m’occuper de leurs rejetons de substitution !

                Et puis ça me fera sortir un peu d’entre ces quatre murs. Monter les escaliers tout ça… Bref, faire du sport ! Sans compter que cela me permettrait aussi un travail sur moi-même. Maintenant que je contrôle sans peine mon pouvoir de Dissimulation, je peux m’occuper de celui de la Fertilité ! Pas la fertilité au sens sexe, bébé, couches et compagnie hein ! Non parce que je vous vois venir !! Non, mon pouvoir à moi, c’est celui de faire pousser des arbres, des fleurs et autres joyeusetés verdoyantes !

                Vous comprenez maintenant pourquoi je tenais à rester loin de la verdure ?

                Bref, si je veux vraiment m’intégrer comme Humaine et paraître normale, il serait temps de contrôler cette autre facette de ma personnalité. Et quoi de mieux que de promener des chiens dans des parcs pleins de SDF ? Parce que ce ne sont pas les corbeaux, les pigeons et autres clochards qui vont me dénoncer s’ils voient quelque chose de pas très… humain. Pas plus que les chiens, de race ou pas, que je vais balader !

                Forte de cette décision, je me sors une des deux bières du congélateur – pas encore vraiment fraîche mais on fera avec – et pars m’installer devant mon ordi. Un rapide tour sur internet devrait me permettre de trouver mon bonheur.

                Quelques minutes plus tard, je suis sur un site pas trop moche. Il rend bien sans en faire des tonnes. Si les patrons sont aussi sympas que leur page internet, on devrait pouvoir s’entendre.

                La candidature pour le job se fait par un formulaire à remplir en ligne. Ça me va. Que dis-je ? C’est parfait ! Moins j’ai affaire à mes congénères… enfin, aux Humains, mieux je me porte. Et il faut dire que la technologie d’aujourd’hui me facilite bien la tâche. Parce que tout ce qu’on reproche aux réseaux sociaux, le fait d’éloigner plutôt que de rapprocher, eh bien moi, ça m’arrange.

                Je remplis donc le formulaire. Nom, prénom, âge, motivation, etc. Est-ce que j’ai déjà un job ? Oui, mais il ne me suffit pas pour pouvoir vivre convenablement. Est-ce que j’ai déjà gardé des chiens ? Oui, mes parents ont des amis Méta et quand j’étais gamine, je jouais avec leur fille dont la transformation préférée était le shiba. Bon, OK, j’ai juste dit qu’étant petite je jouais avec le chien des voisins mais… c’est pareil non ? Les Métamorphes sont des animaux après tout… même si c’est à temps partiel ! D’ailleurs, je suis sûre que s’ils étaient plus humains, on les prendrait moins pour cibles… Sauf bien sûr si les moins humains toutes races confondues, ce sont justement ceux qu’on appelle « Humains ». J’avoue que je planche encore là-dessus. Mais bon, comme c’est la race dominante, j’essaie de m’adapter. Parce que Darwin avait tort… Ce n’est pas le plus fort qui survit, c’est celui qui s’adapte le mieux !

                Mais revenons à notre sujet principal et à ce formulaire. Donc oui, j’ai déjà gardé des chiens. Par contre, étant donné que je ne veux pas leur courir après, je précise que je n’accepterai que les chiens bien élevés. Je ne suis pas éducatrice canine moi !

                Je relis mes réponses, les remanie pour qu’elles accrochent davantage le lecteur – les auteurs que je traduis m’ont enseigné deux-trois trucs sur le sujet – et envoie. Il n’y a plus qu’à attendre.

                Fière de mon travail, je vais me sortir la deuxième bière du congel’. Sa température est déjà bien plus acceptable que la première que j’ai avalée.

                Enfin, je retourne m’avachir sur mon canapé devant ma série du moment.