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  • Sudarenes Editions

Les Accords de Galéo de Salomé Martin

Mis à jour : mars 26

LES ACCORDS DE GALÉO Quand la guerre éclata, il ne fallut pas longtemps au puissant royaume de Galéo pour écraser son frère rival. La défaite poussa tout un peuple à traverser la mer pour fuir, en direction d’une île inconnue, tandis qu’un fou désir de vengeance pesait sur son cœur. Depuis, plus personne n’entendit parler d'eux. Mille ans plus tard, le vainqueur n’est plus que le reflet de sa gloire d’antan. Le continent est trop grand, les maladies et la famine font des ravages. Le roi, désespéré, ne voit plus qu’une solution, pour empêcher son pays vieillissant de ne pas sombrer dans une guerre civile : un traité de paix doit être signé. Mais c’est sans compter sur les envoyés de l’île d’Artisis, qui à présent domine son ancien ennemi par sa supériorité technologique. Gabrielle, codirigeante de son état, accompagnée d’Arianne, son bras droit, se chargent de parlementer avec le roi. Il ne leur faudra pas longtemps avant de comprendre la situation. Dans ce climat d’instabilité, le traité se trouve compromis, tandis que le choc des cultures fait naître des questions et des sentiments étrangers dans le cœur de Gabrielle. Elle qui s’était faite la promesse de ne plus jamais laisser un homme tomber amoureux d’elle…






Les deux premiers chapitres:


1. Le port était décoré pour les grandes occasions. Les plus beaux navires mouillaient çà et là, décorés de fleurs et de banderoles rougeoyantes. Les dames portaient les robes des grandes occasions, maquillées presque à outrance, coiffées de chapeaux resplendissants. Les messieurs se paraient de leur costume de fête, se tenaient l'air droit et fiers. Les crieurs publics scandaient que la moitié du pays s'était réunie dans la capitale et ses environs. Personne ne voulait manquer l'événement que l'on savait déjà écrit dans les livres d'histoire. Tout cela pour deux étrangers, inconnus venus de l'autre côté de la mer, là où aucun navire ne s'était aventuré depuis bien trop longtemps. Sur les planches attaquées par l'eau salée, un tapis rouge menait à la seule bitte d’amarrage libre. Certains retenaient leur souffle, mais les enfants comme la plupart des mères ne pouvaient s'empêcher de faire entendre à toute personne leur excitation à l'idée de rencontrer les deux émissaires. Allaient-ils être deux vieux aigris aux cheveux blancs, ou deux jeunes hommes forts et beaux, cherchant une femme à marier ? Qui sait, on n'avait jamais entendu parler d'eux, ils pourraient se révéler être de bons partis, ou alors des sortes de monstres à peine humains. Tout ce que la royauté a bien voulu laisser entendre, c'est qu'ils avaient accepté de venir en paix visiter leurs anciennes terres. Sinon, à part les quelques érudits qui avaient connaissance de l'histoire et qui prenaient un malin plaisir à le faire savoir, personne ne savait réellement à quoi s'attendre. Les rumeurs fusaient, allant d'humains mutants à êtres bénis par les dieux, tout ce qui sortait de l'ordinaire était bon à entendre. Lorsqu'un marin, chargé de surveiller la mer et la venue du bateau se mit à hurler « Navire en vue ! Il est énorme ! », il y eut un mouvement de foule que la garde royale eut du mal à calmer. Aidée de la milice, elle réussit à faire une haie d'honneur plus ou moins propre, et la famille royale sortit de l'auberge qui lui avait servie de quartier général. Personne ne sembla, pour une fois, lui porter une quelconque attention, on était trop occupé à commenter la forme inconnue qui fendait les flots. Le roi replaça sa couronne, la reine lissa les plis de sa robe, la princesse arrangea ses cheveux, le prince sa chemise, et le cadet ouvrit grand les yeux. Le bateau ne ressemblait en rien à ses cousins déjà amarrés. Plus grand, plus rapide, avec des mats plus hauts, des voiles savamment maniées, il semblait filer sur l'eau comme un oiseau fend l'air. Le bois était plus sombre que celui de ses congénères, il n'y avait pas à dire, jamais personne n'avait vu un engin pareil. Certains disaient qu'il ressemblait à un vieux rafiot, d'autres, plus experts en la matière, n'hésitaient pas à user du mot « génie » pour décrire le constructeur d'une telle « œuvre ». Il fallut peu de temps au navire pour arriver au pied des spectateurs en délire. C'était pire que lors d'un mariage princier. Il y eut un temps d'incompréhension quand les matelots virent que leurs moyens d'attache ne correspondaient pas exactement à ceux de leurs hôtes. Après cinq minutes d'hésitation, et grâce à l'ingéniosité de nouveaux venus, le bateau fut finalement mis à l'arrêt. Déjà, on commentait. Quel étrange navire, disaient certains, quelle drôle de manière de s'habiller, ajoutaient certains autres, mais au moins ils nous ressemblaient, même si leurs peaux étaient légèrement plus teintées. Il fallait dire que le pays n'était pas, pour sûr, un endroit où l'innovation était très développée : en effet, la civilisation était très lente en termes d'évolution. Les mouvements sociaux qui visaient à normaliser les inventeurs et les créateurs naissaient à peine, et tout ce qui était nouveau était toujours regardé avec une certaine crainte, on préférait de loin observer le phénomène que de s'y intéresser réellement. Alors, plutôt que de parler des techniques peu habituelles des étrangers, on se dirigeait plutôt sur leur sens de l’esthétique : visiblement, les marins de là-bas préféraient porter des bandanas plutôt que des chapeaux, on veillait à bien se raser, ce qui n'était pas très masculin, et surtout, on était très musclé, plus que la moyenne des gens de la mer. Peu à peu, les murmures se turent. Personne n'osait dire mot, et à dire vrai, on commençait à s'ennuyer. Comment cela se faisait-il que les lords tant attendus se fassent tant désirer ? Aucun ne semblait pointer le bout de son nez. Et si jamais ce n'étaient que de simples marins qu'on avait envoyés, c'était une injure qui devait presque mener à une guerre ! Cependant, dans le silence total, on entendit des pas rapides, comme si l'on courait sur des planches. Pourtant, la plupart des marins étaient immobiles. C'est alors que, jaillissant par-dessus la rambarde du bateau, une silhouette fort petite et légère sauta par-dessus celle-ci avec une agilité féline. Des cris de surprise s'élevèrent quand le corps atterrit sur le quai sans sembler avoir subi le moindre dégât, alors que la chute était de plusieurs mètres. On recommença à parler, et on se poussait pour mieux voir : la personne qui avait réussi l'acte ne faisait pas plus d'un mètre soixante-dix. Plusieurs dames simulèrent une perte de connaissance en découvrant l'abomination au bon goût. Une femme. Imaginez, une femme en mer ! Mais c'était le meilleur moyen de voir le navire couler ! Et elle ne s'en était même pas cachée ! Et quel manque de féminité ! Des cheveux longs et sauvages, à peine peignés, un chemisier clairement pas en soie, et un veston ! Un pantalon par les dieux, un pantalon de marin, large et rentré dans des bottes en cuir comme les pirates ! Quel genre de dirigeant laisserait de telles personnes parcourir ses terres, et surtout infiltrer une mission politique ? Et que tenait-elle dans sa main ? Un haut de forme qu'elle replaçait fièrement sur sa tête, comme un roi pose sa couronne ? Non, non, impossible, cette sauvage sans aucune manière ne pouvait être l'envoyé tant attendu de tous ! La reine devait être outrée, mais quelle disgrâce, quelle honte ! Les cris et les sifflements ne semblaient pas importuner la voyageuse le moins du monde. Elle était concentrée sur bien d'autres choses. Elle fit un signe au bateau, et les mousses poussèrent vers elle une planche qui devait bien peser cinq fois son poids. La foule crut qu'elle allait mourir en rattrapant l'autre extrémité, mais non, elle fit comme si c'était la chose la plus légère qu'elle n'eut jamais portée. Elle la cala sur le quai, et une deuxième personne fit son apparition. Immédiatement, la foule fut calmée. Ouf, il était là, le dandy tant espéré. Habillé dans un style des plus raffinés (bien que n'étant pas à la mode de la capitale), ses cheveux courts étaient plaqués en arrière jusqu'à sa nuque, il portait une chemise avec un col qui s'approchait de la lointaine époque gothique. Habillé de noir et de blanc, un long manteau fièrement ajusté sur ses épaules, il marchait à l'aide d'une canne, malgré son jeune âge. Il était large d'épaules, grand, et fort. Il avait un air qui ne faisait pas douter de son rang, il était beau et séduisant, et dans l'assemblée toutes les femmes à marier s'affolaient et riaient. Il descendit du bateau avec une classe que nul ne pouvait défier ou contredire. Oh, il avait bien fière allure, l'envoyé du bout du monde. Mais le doute se sema de nouveau parmi les spectateurs, quand celui-ci se dirigea vers l'énergumène anormal qu'on avait bien vite fait d'effacer du tableau. On se tut rapidement pour entendre ce qu'il pouvait bien vouloir lui dire. Enfin, nous y voilà. Cris qui fusent. « C'est une femme ! Le dandy est une femme ! Ce sont tous des femmes ! » Voilà où la paranoïa emmena, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, les gens à l'esprit fermé qui craignent la nouveauté. Des femmes ça, vraiment ? Il faut dire qu'il était compliqué de croire qu'un homme puisse avoir une voix aussi haute. — Il semblerait, en effet, lui répondit la malapprise, il y a mille ans, jour pour jour, les milliers de navires de nos ancêtres qui avaient survécu à l'envahisseur quittaient leurs terres en destination d'un avenir incertain... Et nous voilà, en ce jour, revenues sur leurs pas. — Très poétique, j'aime bien. Mais ça manque d'originalité. Et c'est très mal de parader de la sorte. Les deux sourirent comme à une bonne blague. Oubliant totalement les gens autour, elles se mirent à observer le monde qui s'ouvrait à elles. Très vite, la plus petite s'écria : — Mais ça n'a pas changé ! C'est exactement comme dans les livres historiques, s'étonna-t-elle. — Ah bon, tu penses ? Il me semble que les murs étaient en pierre brute... répliqua son acolyte. — Absolument, mais à part un ravalement de façade, tout est similaire : les murs sont en ruines et déséquilibrés ! Et puis regarde les tuiles sur les toits : c'est exactement la même technique de pose ! Elle pointa un édifice qui n'était autre que le consulat de la marine, chargé de gérer les échanges commerciaux liés aux ports : départs de marchandises et autres. Le bâtiment était réputé comme étant un des plus coûteux à entretenir, mais également un des plus beaux, et toute personne menée à y travailler pouvait s’enorgueillir de sa condition. On s'indignait, de quel droit pouvaient-elles critiquer leur art, elles qui n'étaient rien d'autre que des sauvages venues de l'autre côté de la mer, des travesties sans éducation. Et comment pouvaient-elles en connaître autant sur leur magnifique cité ? — J'avoue que ce n'est pas exactement ce à quoi je m'attendais, mais nos hôtes ont suffisamment patienté. De la pointe de sa canne, la femme-homme pointa la famille royale, qui ne savait où se situer entre l'indignation, la stupéfaction, et l'interrogation. On lançait des regards suspicieux. La sauvage, comme on la surnommait déjà, sembla découvrir la présence de ceux-ci. — Oh, oui, c'est vrai, ils avaient dit qu'ils nous accueilleraient... Bon. La petite brune mit négligemment ses mains dans ses poches et marcha tranquillement sur le tapis couleur sang, tandis que la grande blonde la suivait d'un pas tranquille. Malgré l'air dégingandé de l'une, elles avaient une forme de prestance qui empêchait les plus teigneux de leur jeter des insultes, une sorte de force émanait d'elles. Tout en prenant leur temps, elles arrivèrent à distance raisonnable du roi et de sa troupe et firent toutes deux une révérence coordonnée et d'une grâce qui ne correspondait absolument pas à leurs personnages, bien que la sauvage fasse attention à ne pas enlever son couvre-chef. Leurs hôtes firent de même, de manière moins excessive toutefois, et, après avoir éclairci sa voix, le dirigeant entama son discours tant répété qu'il n'y avait plus une once de naturel dans ses paroles. — Mesdames, vous me voyez ravi de vous accueillir en ce jour. En effet, aucune personne ayant appartenu à votre population n'a jamais remis le pied sur leur terre natale depuis que nos ancêtres l'ont envahie. C'est en paix que je vous invite à séjourner en ces lieux tant qu'il vous plaira, mon plus grand souhait est que ce pays soit votre nouvelle maison, et que nos deux peuples puissent lier de forts liens basés sur une entente inébranlable et une paix durable, afin d'enterrer définitivement les querelles passées. La foule acclama et le monarque ne prit pas la peine de ravaler sa fierté. Il semblait que cette épreuve, pour lui, était de la taille d'un géant. Après avoir applaudi respectueusement et avoir lancé un regard à son amie, la plus grande des deux invitées s'exprima. Certains parmi les observateurs de la scène commencèrent à comprendre que les deux énergumènes étaient probablement à la tête de leur pays, au final. — Votre altesse, je ne puis vous décrire la joie et le bonheur que notre nation entière a éprouvés à l'arrivée de votre message. Si ma comparse et moi sommes venues en ce jour, c'est dans le même objectif que le vôtre : le silence et la peur de l'autre ont trop duré, il est temps de passer au-delà du chemin tracé par nos précurseurs et d'écrire l'histoire que nous voulons écrire. Je dois avouer que je suis honteuse de ne pas avoir pris l'initiative de lancer ce projet moi-même, mais que voulez-vous, je suis encore jeune et n'ai pas votre expérience. Il fallut quelques secondes aux interlocuteurs pour définir si oui ou non la jeune femme venait d'insulter le représentant de l'ordre, mais il fut finalement décidé que son air n'était pas aussi agressif que celui de celle qui se tenait à ses côtés, et que par conséquent elle ne pouvait pas vouloir de mal. Le fait que les deux langages n'aient pas évolué de la même manière n'aidait pas vraiment à la compréhension, il fallait le reconnaître. Toutefois, la plus petite des deux ne put tenir sa langue. — Voyons voyons, nous en oublions l'usage des bonnes manières. Mon nom est Gabrielle Frigedare, et la dame qui s'est excusée envers vous est Ariane Belcourt. — C'est une erreur partagée, je n'ai pas non plus eu cette politesse, répliqua le roi, quoi que quelque peu déstabilisé. Je suis Henry d'Eralde, huitième du nom, et roi de Galéo. Voici ma femme, Elisabeth. La reine s'inclina mais garda un air méfiant envers les deux demoiselles, qu'elle n'arrivait décidément pas à cerner. — Ma fille aînée, Angèle d'Eralde, sixième du nom. Elle était rousse, d'une beauté rare et naturelle, et semblait en tous points suivre parfaitement les enseignements qui s'appliquaient à son rang : elle était coquette, se tenait bien droite et souriait sans dire un mot. Elle fit un mouvement de la tête en entendant son nom, et c'était peut-être la seule de l'assemblée qui ne semblait pas complètement choquée par les deux demoiselles. — À ma gauche, voici mon premier fils, Louis d'Eralde, troisième du nom. On aurait dit la copie difforme d'Ariane. Même blondeur, même prestance, même air, à peine plus petit, mais pour le reste, il avait un visage fin et non rond, il était félin, et semblait transpirer d'une intelligence presque insolente. Toutefois, il paraissait déconcerté par la sauvage, qu'il fixait d'une manière presque indécente pour quelqu'un de son rang, chose qui ne dérangeait pas celle-ci le moins du monde. — Et enfin, mon fils cadet, Charles d'Eralde, cinquième du nom, finit-il avec fierté. Le petit, à le voir, n'avait guère plus de huit ans, mais portait déjà sur lui les devoirs d'un homme de son rang, probablement parce qu'à son âge et dans sa condition, être vu comme un adulte mature est le seul moyen de ne pas être ignoré et moqué. Après ces courtes présentations, la reine ne put se retenir d'exprimer son doute d'une manière plutôt désagréable. — J'imagine que vos maris, les vrais diplomates, sont incommodés et vous ont envoyé faire les présentations. Quand pensez-vous qu'ils seront en capacité de se présenter à nous ? La réaction des interlocutrices ne se fit pas attendre. La blonde ouvrit de grands yeux puis secoua la tête pour reprendre contenance et Gabrielle fut clairement blessée. D'une main elle cacha son visage et marmonna quelque chose d'incompréhensible. Son amie posa sa main sur son épaule pour tenter de la calmer et elles échangèrent un regard entendu. Ce qui allait suivre pouvait être déterminant pour la paix à instaurer. — À dire vrai, dans notre culture, ce sont les femmes qui gouvernent, en majorité, expliqua Ariane. Nous sommes pour un système... mixte, quand il en vient au choix de nos dirigeants. Je suis personnellement présidente du conseil de la Justice, c'est moi qui suis en charge de la Constitution et des amendements, je fais passer les lois en compagnie de mon conseil et je veille à ce que la justice soit entendue. Madame Frigedare, quant à elle, codirige notre pays en compagnie d'un homme, qui n'est pas son mari. Elle essaya de sourire, mais c'était peine perdue, tout le monde voyait bien que c'était plus forcé qu'autre chose. Ils n'avaient pas tout compris à ce qu'elle avait dit, il y avait beaucoup de mots nouveaux qui n'avaient pas de sens à leurs yeux, mais le peu qu'ils avaient réussi à déchiffrer ne leur plaisait guère. — Ce que je veux dire, tenta-t-elle pour se rattraper, c'est qu'à part les marins qui nous ont menées jusqu'ici, il n'y a aucun homme. Nous avons été choisies et envoyées par notre gouvernement dans le seul et unique but de lier une paix sans faille, et par conséquent, aucun homme n'est venu négocier. Nous ne remettons aucunement en cause votre mode de pensée et de fonctionnement et sommes prêtes à nous y plier si cela peut vous plaire, tant que vous respectez la nôtre. Les conseillers de son altesse se ruèrent sur lui pour débattre de ce qui venait de se passer. Gabrielle faisait clairement comprendre son agacement par sa posture moins droite, ses bras croisés sur sa poitrine et son pied qui tapait frénétiquement sur le sol. Elle en vint même à défier Louis du regard. Celui-ci lui montra clairement qu'il n'avait pas peur de sa sauvagerie et la considérait comme une personne indigne de son intérêt. Une fois les palabres et délibérations finies, le roi reprit la parole. — Eh bien, il faut de tout pour faire un monde, j'imagine, dit-il avec une pointe d'hésitation dans la voix, et puisque c'est votre pays qui vous envoie, alors autant vous considérer comme de hauts nobles. Je vous invite donc à monter dans la voiture qui sera à votre disposition durant tout votre séjour parmi nous, et nous allons tous rejoindre le palais. — C'est une perspective qui nous sied à merveille, conclut Ariane. Sous les regards intrigués de la foule, le groupe se dirigea vers les calèches où les chevaux parmi les plus chers du royaume se tenaient fièrement, sertis de plumes sur un attelage en bois rare. — Qu'est-ce que c'est que ça, ne put s'empêcher Gabrielle. — Ce sont des chevaux, des équidés qui servent de moyen de transport aux gens fortunés. Leur pays étant bien plus grand que le nôtre et bien moins peuplé, ils n'ont pas besoin de construire en hauteur, c'est pourquoi ils utilisent beaucoup les animaux terrestres pour se déplacer. — Je vois... La faune et la flore de ce continent semblent bien différentes des nôtres... — Le climat n'est pas le même, et les besoins non plus... expliqua Ariane. Elles continuèrent ainsi à commenter le paysage qui défilait sous leurs yeux avec un air savant et un vocabulaire parfois étranger à ceux qui tentaient d'en apprendre plus sur elles. Les jours qui allaient suivre promettaient d'être longs et plein de mystères, tant pour les uns que pour les autres. 2. L'arrivée au château fut saluée par une fanfare des plus bruyantes mais pas des plus mélodieuses. Les instruments parurent légèrement rustiques aux invitées, mais elles décidèrent de ne pas juger un pays sur la qualité de sa musique. Accompagnées et entourées de leurs hôtes, elles ne communiquèrent qu'entre elles dans un langage légèrement différent du local. Elles n'hésitèrent pas moins à complimenter l'architecte des lieux pour son œuvre : le style était totalement différent de celui de la ville, mais ne manquait pas d'un charme très gothique, qui sembla plaire à l'androgyne. — Votre altesse, sauriez-vous quels furent les coûts, le nombre d'hommes et le temps que coûta un tel chef-d’œuvre ? demanda-t-elle. — Eh bien, il fallut presque cent ans entre la conception et l'inauguration, des milliers d'hommes et un prix si énorme qu'il fut décidé par le roi de ce temps de ne jamais le révéler, répondit le monarque. — Mais n'est-il pas capable d'avoir une estimation.... — Ariane, la coupa Gabrielle, je ne pense pas que ce sire souhaite divulguer des affaires concernant de si près l'état et ses dépenses. Si ce château a été construit, c'est qu'il y avait l'argent pour, et de toute manière nous n'avons ni les capacités ni la place pour construire un tel édifice chez nous, la corrigea-t-elle d'un ton sec et sans appel. Et puis de toute manière, je ne vois pas ce qu'on pourrait bien en faire... Ariane eut une petite moue triste qui lui donna un air très enfantin qui était en total décalage avec l'image qu'elle avait donnée jusqu'ici, mais n'en révélait pas moins un goût très prononcé pour l'esthétique que la reine ne manqua pas de remarquer. Gabrielle, quant à elle, observait les lieux avec un air critique, cherchant à déceler le moindre secret des lieux, ce que le roi et son premier fils virent. Cela ne faisait guère plus de vingt minutes qu'ils s'étaient rencontrés, et déjà le jeu de la proie et du chasseur avait commencé. Restait à savoir qui était le réel chasseur et ce qu'il comptait obtenir à la capture de sa proie. Après avoir monté les escaliers, recouverts tout comme le port d'un tapis rubis, ils arrivèrent à l'entrée de ce que le roi surnommait le palais. Mais il n'avait rien de tel, c'était plus un château préparé à la défense qu'un palais savamment construit de sorte qu'il n'ait nul besoin d'être armé pour ne pas être attaqué. Les murs étaient épais, on voyait çà et là des tours d'archers et les remparts étaient constamment occupés par des gardes faisant leur ronde. Ces derniers faillirent à leur devoir pour donner toute leur attention à l'étrange formation, avant que ces derniers n'entrent dans l'édifice principal. Les étrangères ne cachèrent point leur admiration pour ce qui allait être, pour une durée encore indéterminée, leur lieu de résidence. Les pierres qui formaient le sol et les murs étaient d'un gris sombre, aux murs et au plafond se tenaient des chandeliers de cuivre majestueux. Le plafond, menant à l'étage supérieur, était fait d'un bois que les années ne semblaient altérer. Sur les murs, les tapisseries royales et les tableaux représentant les anciens dirigeants et autres héros de guerre ornaient et décoraient l'entrée d'un somptueux intérieur. Une rangée de serviteurs étaient là, à gauche les filles, à la droite les hommes, classés en fonction de leur rôle dans le château dans un ordre précis : personnel de chambre, cuisiniers, écuyers, femmes de ménage et enfin le personnel d'entretien. On voulait montrer qu'on était organisé, propre, imposant, puissant, fort, ordonné, que le niveau royal était très élevé. Malheureusement, l'effet fut complètement raté. — Ils s'éclairent encore à la bougie ? — Moins fort Gabrielle, c'est très insultant ce que tu viens de dire, la corrigea son double. Ils n'ont peut-être pas les capacités chimiques de créer des luminescents ! — Mais alors, ils auraient pu trouver la vapeur avant nous, puisque chez eux la création d'une telle technique semble plus appropriée. — Gabrielle, maintenant ça suffit, tu fais comme moi et tu observes en silence ! — Soit ! Mais maintenant je comprends pourquoi tu ne voulais pas que ce soit lui qui vienne. Il aurait étalé sa science, peut-être même plus que toi. — Silence j'ai dit ! s'énerva Ariane. La royauté prit plutôt mal les messes basses du duo, mais ils décidèrent néanmoins de leur faire visiter les pièces importantes du château. Ils commencèrent par la salle du banquet. — C'est ici que ma reine se plaît à donner maints bals et rendez-vous mondains. Bien évidemment, en tant que résidentes du château, vous serez invitées à chaque événement. Nous n'installons les tables que lorsqu'il faut manger, c'est une salle multifonction, voyez-vous... — Ingénieux, commenta la curieuse. L'emplacement des chandeliers est aléatoire ou c'est pour pouvoir installer et enlever des banderoles de manière versatile ? — C'est un choix, et je suis ravie que vous l'ayez remarqué, répondit la reine. Rares sont les femmes avec assez d'esprit esthétique pour pouvoir remarquer un tel détail. C'est pour cette raison que j'ai fait remplacer les anciens vitraux qui étaient de couleur, ainsi la lumière des jours révèle le véritable ton de la célébration et nous régale avec la chaleur du soleil. — Intéressant, très intéressant, se contenta de répliquer la blonde. Pendant ce temps, son acolyte se tenait à ses promesses du mieux qu'elle le pouvait : elle tentait de se distraire du spectacle, mais elle avait une furieuse envie de donner une correction verbale au trio masculin royal qui ne cessait de la fixer, car même Charles s'était mis à le faire de manière très gênante. Gabrielle était une femme libre, et être ainsi épiée ne lui plaisait pas le moins du monde. Mais il fallait comprendre leur curiosité : une femme qui s'habille comme un homme mais qui conserve sa féminité... C'était une sorte de découverte scientifique pour eux. Les habitants de l'île lointaine devaient avoir évolué dans le mauvais sens, quelque chose comme ça. Ils passèrent à la salle du trône, juste après, où cinq fauteuils de velours et d'or trônaient fièrement, imposant la richesse de la famille royale. Là encore, l'effet royal fut raté, mais ce n'est plus une surprise. — Votre altesse, ne put s'empêcher Gabrielle, est-ce bien de l'or sur vos trônes ? — Des feuilles d'or, plus exactement madame. Un métal très rare. En avez-vous dans votre pays ? — Chez nous, c'est un des métaux les plus répandus, il est très bon marché mais peu utilisé à cause de sa malléabilité, on préfère plutôt l'argent, qui est nettement plus résistant et plus au goût de nos mondains, même si nous ne nous encombrons pas de métaux fragiles et préférons le fer ou l'acier, un métal que nous avons inventé. Mais bon, chaque contrée à son propre sens de l'utilité, n'est-ce pas ? — Oui, parfaitement... Du coup, les boutons de votre... veste... — Exact, c'est de l'or. On s'impressionna : ainsi donc leur pays était si riche qu'ils pouvaient se permettre de telles tenues, et quand bien même le métal serait une monnaie courante, dans leur pays, l'or était symbole de richesse et de noblesse sur le territoire étranger. Soudain, la sauvage sembla plus raffinée, même si elle n'en était pas moins une vagabonde, perdue dans la civilisation. Après avoir étudié la salle en détail, le groupe se dirigea vers les salons richement décorés, aux grands rideaux et peintures majestueuses racontant les divers exploits passés, les bibliothèques désertes et poussiéreuses, sources d'un savoir qui semblait ne pas avoir les faveurs de la mode, les salles de commandes où les rênes du royaume étaient savamment tirées par les politiciens et autres nobliaux qui dirigeaient le pays. — Vous fonctionnez sous un système royal, c'est bien ça ? C'est le roi qui gouverne votre royaume, aidé de ses conseillers et de ses nobles, demanda Ariane. — C'est bien cela, mais de manière très simplifiée, répondit le couronné. Nous avons un conseil constitué des personnalités les plus brillantes du pays pour m'aider. J'ai cru comprendre que ce n'était pas le cas chez vous ? — En effet, notre système est très différent... Mais il reste semblable en certains points. Nous en discuterons une autre fois, le coupa-t-elle. Enfin, ils arrivèrent dans l'aile réservée aux invités qui, à l'occasion, avait été annexée en leur honneur pour devenir une vraie demeure autonome. Très flattées par l'initiative et la gentillesse de la proposition de prendre en charge toutes les dépenses de la maison et de ses occupants, les étrangères finirent enfin par laisser tomber la pression qu'elles avaient instauré, volontairement ou non. Après avoir longuement remercié la royauté, elles organisèrent la maison à l'aide de leurs compatriotes, loin de les laisser de côté. Puis, une fois assurées que tous avaient le nécessaire pour se vêtir, s’abriter et manger, les deux représentantes s'habillèrent avec des vêtements reflétant de manière plus juste leur rang, afin de montrer clairement que la première impression que les gens avaient eue d'elles était faussée, et surtout, se fondre dans la masse pour calmer les tensions. Elles prirent tout leur temps pour se rendre présentables, bien que leurs standards de beauté soient clairement différents de ceux de la région. C'était étrange, elles étaient sur une terre qui aurait pu être leur maison, au milieu d'un peuple qui aurait pu accueillir leurs amis, mais elles étaient tellement différentes qu'elles avaient l'impression d'être une meute de loups dans la caverne d'un ours. Ce ne fut qu'à l'heure du dîner qu'elles décidèrent de daigner se présenter à ceux qui les avaient accueillies. On peut dire que le changement était remarquable, pour ceux qui avaient l’œil. Ariane, tout d'abord, avait eu la courtoisie de se vêtir de violet sombre, alliant ainsi le bleu de sa nation et le rouge du royaume, attention très appréciée par sa majesté la reine. Elle n'en portait pas néanmoins un vêtement d'homme : une chemise en soie, un veston avec une montre à gousset en or et argent, sertie bien évidemment. Ajoutez à cela une veste et un pantalon assortis et des chaussures en cuir, sa canne toujours à son bras, et ses cheveux toujours courts et toujours ramenés en arrière. Quant à Gabrielle, la différence était étonnante : elle avait abandonné son chapeau à l'intérieur et coiffé ses cheveux d'une manière plus moderne, en demi-queue et ondulés, le tout agrémenté d'un nœud violet, car sur le choix des couleurs elle avait pris le parti de copier sans honte son amie. Elle portait, à la surprise générale, un corset, un chemisier très moderne avec un joli col, mais malheureusement pas de jupe, toujours un pantalon et des bottes, quoique plus féminines, on aurait presque pu croire qu'elle allait partir en chasse. Elle était parée, contrairement à son acolyte, de bijoux très raffinés d'un métal que les dames n'arrivaient pas à identifier, et sertis d’améthystes. On n'allait pas s'abaisser à dire qu'elle était belle, elle ne correspondait même pas à une vraie femme, mais elle avait une certaine classe. Elles s'assirent aux places qui leur avaient été attribuées par la reine, qui avait la charge de ce genre de mondanités, aux côtés de la famille royale. Ainsi, Gabrielle, soi-disant cheffe de sa nation, se trouvait entre l'héritier et son paternel, tandis qu'Ariane, jugée plus prompte à parler chiffons, fut mise entre l'épouse et sa fille. Elle fit en sorte de ne pas s'en offusquer, quelque part c'était sa faute si la première impression qu'elle avait donnée n'était pas la bonne. On mangea de bon appétit, le voyage avait été fatiguant et on s'émerveillait de découvrir de nouvelles senteurs et saveurs. Les voyageuses enviaient la culture culinaire dont on faisait l'étal ce soir-là et étaient d'une curiosité qui faisait rougir les cuisinières, fort peu habituées à ce qu'on leur porte autant d'attention. On servit de toutes les viandes et de tous les accompagnements possibles et imaginables, à tel point que les visiteuses ne savaient plus où donner de la fourchette. Elles eurent cependant des réticences face à la magnifique volaille, préférant se servir allègrement de légumes et de viande rouge. La sauvage discutait politique uniquement avec le père, vu que le fils avait décidé de l'ignorer et de parler avec son cadet, l'esthète questionnait les mœurs de la cour et prenait des cours auprès des deux grandes demoiselles. Les artistes venus ce soir-là s'étaient tous massés dans un coin de la pièce afin d'avoir le meilleur angle pour peindre la scène, ou faire des croquis en vue de réaliser une sculpture des étrangères sans qu'elles ne leur prêtent nulle attention, contrairement aux autres qui se mettaient en valeur et posaient jusqu'à en être presque ridicules. Alors qu'on amenait la deuxième volée de volailles, comme la cour aimait la surnommer, le premier mot s'échangea entre Louis et Gabrielle. — Pourriez-vous me servir un verre d'eau s'il vous plaît, madame ? Ne prenant même pas la politesse de lui répondre, elle le servit et écouta à peine son remerciement. Or, s'il ne se gênait pas pour ignorer, il avait une sainte horreur d'être ignoré, surtout quand il essayait d'établir un contact. — Les femmes de votre pays sont-elles toutes aussi désagréables ou est-ce un trait de caractère purement personnel, s'énerva-t-il. — Je vous demande pardon ? répondit fermement son interlocutrice. — Louis ! siffla son père. — Vous êtes une femme de la haute noblesse, si on peut qualifier votre mode de fonctionnement comme tel. Pourtant, bien que votre parler corresponde à votre rang, vous agissez comme une vulgaire marchande de poisson. — Je ne vous permets pas de parler de moi de cette manière ! Si j'ai décidé d'agir envers vous de cette manière, c'est que votre comportement envers ma personne m'a déplu et que je voulais que vous compreniez cela au travers de mes actions, ce qui n'a pas visiblement été le cas ! — Et bien excusez-moi d'être surprise de rencontrer une femme avec des mœurs si différents des miens ! Comment auriez-vous réagi si la situation avait été inverse ? — Je m'y attendais, à vrai dire, c'est pourquoi je suis aussi aigre : votre mode de fonctionnement ne me convient pas, tout comme votre mode de pensée ! Si c'était vous qui étiez venu dans mon pays, j'aurais agi en conséquence et aurais fait en sorte que vous puissiez vous intégrer au mieux, comme tout bon hôte se le doit, et je me permets de dire que de mon point de vue, c'est vous qui avez un comportement inadéquat, à m'insulter alors que nous ne nous connaissons que depuis quelques heures, s'emporta-t-elle. La petite se leva, geste auquel réagit immédiatement son bras droit. — Gabrielle ? Qu'est-ce qu'il se passe ? Pour éviter d'offusquer leurs hôtes, mais surtout pour qu'ils ne comprennent pas ce qu'elles avaient à se dire, leurs deux demoiselles se mirent à parler dans leur langue natale, à une vitesse que même un linguiste ne pourrait suivre. On parlait sec, on parlait sans arabesques, et pour vous faire un résumé, Gabrielle se plaignait, et Ariane essayait de comprendre pourquoi. Quand ce fut le cas, la moutarde lui monta au nez. — Votre altesse sera surprise de savoir que son fils a insulté la femme qui pourrait déclencher une guerre si puissante qu'elle ferait disparaître votre cher pays de la carte. — Tu as fait QUOI ? s'emballa le roi en lançant un regard furieux à Louis. — Parfait moment pour s'éclipser, finit par dire la blonde, qui se leva sans plus attendre et quitta la pièce au pas de course accompagnée de son amie. Le reste de la soirée fut fort agitée : Henry accompagné de son escorte et son héritier partirent très vite vers la salle du conseil, et il n'y a pas besoin d'être passé dans les parages pour savoir que la nuit fut très mouvementée. Les deux étrangères, quant à elles, ne donnèrent pas le moindre signe de vie, bien que leur aile fût agitée par les allées venues de matelots qui semblaient avoir du mal à dormir. Les servantes affectées à l'entretien de la maison racontèrent aux cuisinières que ces dames avaient refusé qu'on les dérange et avaient parlé dans une langue étrange pendant des heures avant que l'une d'entre elle ne finisse par regagner ses quartiers.


Nos lecteurs se livrent...


Dans ce livre, on suit Gabrielle et Ariane, les envoyées d'Artisis, qui se rendent au royaume de Galéo pour signer des accords de paix. Les deux peuple s'ignorent depuis mille ans après qu'une guerre entre les deux ait obligé les Artisiens à s'exiler et à se créer un nouveau monde. Mais si Artisis est finalement devenu un monde plus évolué et notamment sur le plan politique, c'est à Galéo que se trouvent les lieux des cultes anciens auxquels les Artisiens voudraient avoir à nouveau accès. Des tensions politiques mais aussi une jolie histoire entre des personnages issus des deux mondes différents. J'aurais aimé que le côté politique et religieux soient plus approfondis. Cependant, le monde imaginaire est riche, il y a des trouvailles à creuser et une écriture encore un peu "bleue" qui devra s'affiner. Surtout quand on sait que son auteure a tout juste 19 ans.


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